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La Votation · France — document de travail

Cannabis : un marché encadré sous licences

Un marché encadré à canaux multiples, conçu à partir de ce qui a fonctionné — et échoué — ailleurs

Document de travail pour une initiative citoyenne — version documentée et actualisée en septembre 2026

Résumé exécutif

La France dépense des moyens policiers considérables contre un marché qui ne recule pas : malgré une répression continue, les saisies de cannabis ont baissé de 19 % en 2024, deuxième année consécutive de recul selon l'OFDT, tandis que le chiffre d'affaires du marché noir est estimé à 2,7 milliards d'euros en 2023. [1] Quatre expériences étrangères offrent aujourd'hui un retour concret sur ce qui fonctionne et ce qui échoue : les essais pilotes suisses, la légalisation canadienne sous licences privées, la tolérance néerlandaise et le monopole d'État uruguayen. [2] [3] [4] [5]

Cette initiative ne propose de copier aucun de ces modèles tel quel. Elle propose un marché encadré sous licences privées, à canaux de vente multiples, conçu pour éviter les deux écueils les plus documentés à l'étranger : la sous-offre publique qui ne convainc pas les consommateurs (Uruguay) et le marché à moitié légalisé qui laisse le trafic prospérer en amont (Pays-Bas).

Trois dimensions sont traitées à poids égal : la santé publique (contrôle qualité, prévention, protection des mineurs), la sécurité (assécher un marché noir non taxable et non traçable) et la fiscalité (des recettes nouvelles fléchées vers la prévention et l'addictologie).

Principes directeurs

1. Le diagnostic

Santé publique

Le cannabis est un produit de consommation de masse en France : 21 millions de personnes en ont déjà consommé au moins une fois, 5 millions dans l'année, 1,4 million d'usagers réguliers et 900 000 usagers quotidiens, selon les chiffres de cadrage de l'OFDT. [1] Sur ce marché, l'État n'a aujourd'hui aucun levier de contrôle qualité, de plafonnement du taux de THC ni de suivi épidémiologique fiable — contrairement à l'alcool et au tabac, deux substances légales et réglementées.

Sécurité et marché noir

Le chiffre d'affaires du cannabis est estimé à 2,7 milliards d'euros en 2023 par l'OFDT — un flux entièrement capté par des réseaux criminels, non taxé et par nature non traçable : ni la composition ni la provenance du produit ne sont vérifiables par le consommateur. [1] Le dernier rapport parlementaire français sur le sujet écarte pourtant toute perspective de légalisation et conclut à un renforcement de la répression déjà à l'œuvre.

Fiscalité

Ce chiffre d'affaires représente aujourd'hui une base fiscale nulle. Une fraction seulement de ce montant, taxée et affectée par la loi, financerait des moyens de prévention et d'addictologie très supérieurs aux crédits actuellement disponibles.

2. Ce que montrent les expériences étrangères

Suisse —

depuis 2021, l'Office fédéral de la santé publique (OFSP) autorise des essais pilotes dans plusieurs cantons pour étudier les conséquences sanitaires, sociales et économiques d'une légalisation récréative, avec plusieurs canaux de vente testés en parallèle (pharmacies, boutiques à but non lucratif, boutiques à but lucratif, clubs sociaux). Le bilan à mi-2025 conclut qu'un modèle combinant plusieurs types de points de vente est le plus adapté à la diversité des besoins des consommateurs, mais qu'il ne faut pas attendre d'effets rapides — une légère hausse de la consommation est même prévisible au début, le temps que le marché légal s'installe. [2]

Canada —

légalisé en 2018 sous un régime de licences privées et de marché concurrentiel. L'évaluation officielle de Santé Canada à 5 ans est nuancée : la plupart des indicateurs de santé liés au cannabis (prévalence, passages aux urgences, hospitalisations) ont augmenté ou sont restés stables, mais le recul des arrestations et de la stigmatisation liées à la consommation est un bénéfice solidement établi. [3] Une note de la Direction générale du Trésor français souligne que le marché légal a fini par capter la majorité des dépenses en cannabis une fois les prix devenus compétitifs, mais que l'équilibre économique des producteurs reste fragile, plombé par un cadre réglementaire lourd et une fiscalité élevée qui a poussé certains acteurs légaux à quitter le marché. [4]

Pays-Bas —

le modèle de tolérance des coffee-shops autorise la vente au comptoir depuis les années 1970, mais la culture et la distribution en gros sont restées interdites pendant des décennies. L'Observatoire européen des drogues (EUDA) documente le résultat : un « back-door problem » où l'approvisionnement en amont reste illégal alors que la vente au détail est tolérée — un marché à moitié légalisé qui alimente en réalité le trafic. Un projet pilote de chaîne d'approvisionnement 100 % légale est en cours depuis 2023, avec des résultats attendus après plusieurs années. [5]

Uruguay —

premier pays à légaliser en 2013, avec un monopole d'État confié à des pharmacies agréées via l'Institut de régulation et de contrôle du cannabis (IRCCA). Le contrôle qualité y est strict, mais l'offre est restée trop restreinte : selon l'étude annuelle de l'IRCCA, seuls 27 % des consommateurs s'approvisionnaient sur le circuit légal en 2021, la majorité continuant de préférer un marché noir plus varié et plus accessible. [6]

3. Comparaison internationale

PaysModèleCe qui a fonctionnéCe qui a échoué
SuisseEssais pilotes multi-canauxDiversité des canaux jugée la plus adaptée aux besoinsEffets lents, hausse initiale de consommation attendue
CanadaLicences privées, marché concurrentielJusqu'à 80 % de part de marché légale une fois les prix compétitifs ; recul des arrestationsHausse des indicateurs de santé ; producteurs légaux fragilisés par la fiscalité
Pays-BasTolérance en vente, culture illégaleModèle historique bien connu du public« Back-door problem » : approvisionnement resté criminel en amont
UruguayMonopole d'État (pharmacies)Traçabilité et contrôle qualité strictsOffre trop restreinte : 27 % de part de marché légale en 2021

Le point commun des échecs partiels (Pays-Bas, Uruguay) est une offre légale trop restreinte ou incomplète face à la demande. Le point commun des réussites relatives (Canada, Suisse) est la diversité des canaux de vente et une vraie logique de prix compétitif.

4. La proposition

Principe 1 — Licences de production privées

La production est ouverte à des acteurs privés sous licence, soumise à un cahier des charges sanitaire strict (plafonnement du taux de THC, contrôle en laboratoire obligatoire, traçabilité de chaque lot). Pas de monopole d'État : l'expérience uruguayenne montre qu'une offre publique unique ne peut pas suivre la demande.

Principe 2 — Pluralité des canaux de vente

Plusieurs types de points de vente coexistent sous licence : officines pharmaceutiques, boutiques spécialisées, structures associatives à but non lucratif. L'expérience suisse montre que c'est la diversité des canaux qui couvre le mieux la diversité des profils de consommateurs.

Principe 3 — Une chaîne 100 % légale

De la culture à la vente au détail, aucune étape de la chaîne ne reste dans un vide juridique — pour éviter le « back-door problem » néerlandais, où la vente est légale mais l'approvisionnement reste criminel.

Principe 4 — Un prix régulé pour rester compétitif

La politique de prix est pensée dès le lancement pour concurrencer le marché noir, condition posée par l'expérience canadienne comme déterminante de la bascule des consommateurs vers le circuit légal.

Principe 5 — Fiscalité affectée

Une part fixe des recettes fiscales générées est fléchée par la loi vers la prévention et les soins d'addictologie, plutôt que versée au budget général.

Principe 6 — Protection des mineurs et publicité encadrée

Vente interdite aux mineurs, publicité interdite hors information neutre en point de vente, sur le modèle de la réglementation applicable aux boissons alcooliques.

5. Projet de texte de loi

Comme les initiatives Retraites et Apprentissage déjà proposées sur ce site, cette réforme relève d'une loi ordinaire, pas d'une révision constitutionnelle : il s'agit d'une politique publique sectorielle, pas d'un changement du mécanisme démocratique lui-même. Voici un projet d'articles modifiant le Code de la santé publique.

Article 1er

Il est créé, au chapitre Ier du titre II du livre IV de la troisième partie du Code de la santé publique, une section relative à la production, la distribution et la consommation encadrées du cannabis à usage récréatif par les personnes majeures.

Article 2

L'usage, la détention pour usage personnel et l'achat de cannabis auprès d'un point de vente titulaire d'une licence délivrée dans les conditions de la présente section ne constituent plus une infraction pénale pour les personnes majeures.

Article 3

La production de cannabis à usage récréatif est soumise à une licence délivrée par une autorité de régulation créée à cet effet, subordonnée au respect de normes de traçabilité, de plafonnement du taux de THC et de contrôle sanitaire fixées par décret en Conseil d'État.

Article 4

La vente au détail peut être assurée, sous licence, par des officines pharmaceutiques, des établissements spécialisés, ou des structures associatives à but non lucratif. Elle est interdite aux mineurs et dans un périmètre fixé par décret autour des établissements scolaires.

Article 5

La publicité en faveur du cannabis est interdite, à l'exception d'une information neutre présentée en point de vente, dans des conditions équivalentes à celles applicables à la publicité en faveur des boissons alcooliques.

Article 6

Une taxe spécifique sur la vente de cannabis est instituée. Son produit est affecté, à hauteur d'au moins un tiers, au financement de programmes de prévention et de prise en charge des addictions, dans des conditions fixées par la loi de finances.

6. Ce que ça ne promet pas

  1. Ça ne garantit pas l'éradication du marché noir : l'expérience uruguayenne montre qu'une offre légale mal calibrée peut échouer à convaincre une majorité de consommateurs.
  2. Ça ne garantit pas une consommation stable ou en baisse : le bilan canadien montre plutôt une hausse ou une stabilité des indicateurs de santé à court terme.
  3. Ce n'est pas un levier isolé contre le crime organisé, qui dispose d'autres sources de revenus : le marché français de la cocaïne dépasse désormais celui du cannabis en valeur selon l'OFDT.
  4. Ça ne doit pas être présenté comme la simple copie d'un pays étranger : les structures de distribution, la fiscalité et le contexte sanitaire diffèrent d'un pays à l'autre.

Indicateurs de suivi à inscrire dans la loi

Conclusion

Aucun des quatre modèles étrangers examinés n'est directement transposable tel quel : le monopole d'État uruguayen manque de capacité, la tolérance néerlandaise laisse un vide juridique en amont, et même les réussites relatives — Suisse et Canada — demandent du temps et un calibrage attentif du prix et de l'offre. Cette initiative propose donc une synthèse : des licences privées pour la capacité de production, plusieurs canaux de vente pour couvrir la diversité des besoins, une chaîne entièrement légale pour éviter le vide juridique néerlandais, et une fiscalité affectée pour que la réforme finance elle-même la prévention qu'elle rend nécessaire.

Sources

  1. OFDT, « Drogues et addictions, chiffres clés 2025 » et « L'offre de stupéfiants en France en 2024 ». ofdt.fr
  2. Office fédéral de la santé publique (OFSP/BAG), « Analyse des résultats des essais pilotes de cannabis dans les villes suisses ». bag.admin.ch
  3. Santé Canada, « Évaluation horizontale de la légalisation et la réglementation stricte du cannabis 2017-2018 à 2021-2022 ». canada.ca
  4. Direction générale du Trésor, note sur le bilan à 5 ans de la légalisation du cannabis au Canada. tresor.economie.gouv.fr
  5. EUDA (Observatoire européen des drogues et des toxicomanies), « Modèles pour un approvisionnement légal en cannabis : évolutions récentes ». euda.europa.eu
  6. IRCCA (Institut de régulation et de contrôle du cannabis, Uruguay), rapports annuels de régulation.

Note méthodologique — Les chiffres cités sont ceux publiés par les organismes institutionnels français, suisses, canadiens et européens listés ci-dessus. Le taux de THC plafonné, le niveau de taxation et le pourcentage exact d'affectation à la prévention nécessitent une étude d'impact sanitaire, budgétaire et juridique avant toute inscription définitive dans la loi.