Des passerelles vers le supérieur, pas une voie sans retour
Le chômage des jeunes atteint 19,7 % en France contre 8,8 % en Suisse — un écart considérable, largement attribué à la place de l'apprentissage dans le système éducatif suisse. Deux tiers des jeunes suisses choisissent une formation professionnelle initiale à l'issue de la scolarité obligatoire, dont 89 % en système dual, combinant école professionnelle et travail en entreprise.
Contrairement à une idée reçue, ce résultat ne repose pas sur des quotas limitant l'accès à certaines filières universitaires jugées « peu utiles » : les seules restrictions d'accès suisses concernent des filières à capacité d'accueil réellement limitée (médecine, médecine vétérinaire, sciences du sport), pas les sciences sociales ou les humanités. Le vrai mécanisme est un tri précoce, dès 15-16 ans, entre voie professionnelle et voie académique — complété par un système de passerelles qui permet de changer de voie plus tard sans repartir de zéro.
Ce texte propose de s'inspirer de ce second point — les passerelles — pour rendre l'apprentissage plus attractif en France, dans un contexte où le soutien budgétaire à l'apprentissage recule fortement.
Avec un taux de chômage des jeunes de 8,8 % en 2025, la Suisse affiche l'un des résultats les plus performants d'Europe en la matière, contre 19,7 % en France. Cet écart s'explique en grande partie par la structure du système éducatif suisse, qui oriente une majorité de jeunes vers une formation professionnelle immédiatement connectée au marché du travail.
Il serait toutefois trompeur d'attribuer ce résultat à une régulation stricte des filières universitaires jugées moins utiles économiquement. Les seules restrictions d'accès identifiées en Suisse concernent des filières à capacité d'accueil matériellement limitée — médecine humaine, dentaire, vétérinaire, sciences du sport, traduction et interprétation — pas les sciences sociales ou les humanités, qui restent globalement à accès libre pour les titulaires d'une maturité.
À l'issue de la scolarité obligatoire (vers 15-16 ans), environ deux tiers des jeunes suisses choisissent une formation professionnelle initiale, en général sous forme d'apprentissage dual : une partie du temps en entreprise, une partie en école professionnelle. Un tiers poursuit une voie académique générale (gymnase), menant à la maturité gymnasiale et à un accès direct à l'université.
Ce qui distingue le système suisse n'est pas la sévérité du tri initial, mais la qualité des ponts construits ensuite. Un apprenti peut obtenir, en plus de son certificat fédéral de capacité (CFC), une maturité professionnelle qui donne un accès direct aux hautes écoles spécialisées (HES) — l'équivalent suisse d'un accès à un cursus universitaire appliqué. S'il souhaite ensuite rejoindre une université classique ou une école polytechnique fédérale, il peut passer un examen complémentaire, appelé passerelle (ou « passerelle Dubs »), qui lui en ouvre l'accès à égalité avec les titulaires d'une maturité gymnasiale.
Ce mécanisme change la nature du choix fait à 15 ans : ce n'est plus une bifurcation définitive, mais une orientation réversible. Les diplômés d'une haute école spécialisée affichent d'ailleurs des trajectoires professionnelles très solides, avec des salaires moyens élevés et un accès fréquent à des postes à responsabilité.
Après une décennie de forte croissance portée par la réforme de 2018 et les aides exceptionnelles post-crise sanitaire, l'apprentissage français a dépassé le million de contrats actifs. Mais la tendance s'est inversée depuis 2025 : le montant des aides à l'embauche d'un apprenti a été réduit, une contribution forfaitaire de 750 € a été instaurée pour les contrats de niveau bac+3 et plus, et l'enveloppe budgétaire globale dédiée à ces aides recule de 30 % en 2026, pour un objectif d'économies pouvant atteindre 700 millions d'euros d'ici fin 2027. Les entrées en apprentissage reculent déjà de l'ordre de 3 % par rapport à 2024.
Ce contexte budgétaire contraint rend d'autant plus pertinent un levier qui ne repose pas principalement sur la dépense publique : une passerelle claire vers l'enseignement supérieur coûte structurellement moins cher qu'une subvention à l'embauche, tout en agissant sur un frein réel — la peur de s'enfermer dans un choix précoce.
Créer un examen ou un dispositif équivalent, unique et reconnu dans tout le pays, permettant à un titulaire d'un diplôme d'apprentissage de rejoindre l'enseignement supérieur classique, à l'image de la passerelle suisse.
La passerelle suisse fonctionne aussi parce qu'elle est connue de tous les jeunes avant même de faire leur choix d'orientation. Une passerelle française resterait inefficace si elle n'était connue que des spécialistes de l'orientation.
Contrairement aux aides financières directes, dont le coût se chiffre en milliards d'euros et dont l'efficacité dépend des arbitrages budgétaires annuels, une passerelle bien conçue est un dispositif structurel, à coût de fonctionnement plus limité.
Le succès de la passerelle suisse se mesure à son usage réel, pas seulement à son existence légale. Un suivi annuel du nombre d'apprentis empruntant la passerelle serait nécessaire pour évaluer son efficacité.
Cette réforme relève d'une loi ordinaire modifiant le Code de l'éducation, pas d'une révision constitutionnelle.
Il est créé un examen national, dénommé « passerelle vers l'enseignement supérieur », permettant à tout titulaire d'un certificat d'aptitude professionnelle, d'un brevet professionnel, d'un baccalauréat professionnel ou d'un titre professionnel inscrit au répertoire national des certifications professionnelles, obtenu par la voie de l'apprentissage, d'accéder à l'enseignement supérieur dans les mêmes conditions qu'un titulaire du baccalauréat général.
Article 2Les modalités d'organisation, le contenu et la fréquence de cet examen sont fixés par décret, après avis du Conseil supérieur de l'éducation.
Article 3L'existence et les modalités de cet examen font l'objet d'une information obligatoire, délivrée à tout élève engagé dans une formation en apprentissage, dans des conditions fixées par voie réglementaire.
L'écart de chômage des jeunes entre la France et la Suisse est réel et documenté, mais son explication la plus solide n'est pas un système de quotas limitant l'accès aux filières jugées peu utiles — un mécanisme qui n'existe pas en Suisse pour les sciences sociales et les humanités. Elle tient plutôt à un principe simple : ne jamais enfermer un jeune dans un choix fait à 15 ans, grâce à des passerelles claires, standardisées et connues de tous vers l'enseignement supérieur.
La France dispose déjà d'un système d'apprentissage développé, mais recule actuellement dans son financement. Une passerelle nationale vers le supérieur offre un levier complémentaire, moins coûteux que les aides à l'embauche, pour renforcer l'attractivité de cette voie sans attendre le retour d'un contexte budgétaire plus favorable.
Note méthodologique — Les chiffres de chômage des jeunes et les montants d'aides à l'apprentissage évoluent chaque année ; les données retenues ici correspondent aux dernières disponibles à la rédaction (2025-2026). La création d'une passerelle nationale nécessiterait une concertation avec les acteurs de l'enseignement supérieur et de la formation professionnelle avant toute inscription dans la loi.